GLORIA MIKA
- Dany

- 3 févr.
- 4 min de lecture
Ce portrait s’inscrit dans le prolongement de "Aux portes des révolutions".
Il existe des engagements qui ne cherchent ni la lumière, ni la récompense, ni même la reconnaissance. Des engagements qui ne s’inscrivent dans aucun plan de carrière, ne promettent aucun retour, et ne répondent à aucune stratégie. L’engagement de Gloria Mika appartient à cette catégorie rare.
Gréco-gabonaise, ancienne mannequin, mère, femme de convictions, Gloria Mika ne correspond à aucune des figures habituelles de l’activisme politique africain. Et c’est précisément ce qui a longtemps dérouté. Car elle n’a jamais cherché à rentrer au pays pour obtenir un poste. Elle n’a jamais revendiqué d’ambition politique. Elle n’a jamais construit de récit héroïque autour de son engagement.
Et pourtant, pendant plus de dix ans, une caméra l’a suivie.

Dany : Parlez-moi de vous.
Gloria : Avant l’engagement, il y a eu la mode. Le mannequinat comme école du détachement. Une école brutale, mais formatrice. Le mannequinat m’a appris que tu ne peux pas plaire à tout le monde.
Chaque casting est un verdict silencieux. Tu es choisie ou ignorée. Adulée ou transparente. Sans explication. Sans justification.
Cette réalité forge une chose essentielle, la capacité à ne pas fonder sa valeur sur le regard des autres. Une compétence qui, rétrospectivement, s’est révélée décisive.
Aujourd’hui, j'ai 46 ans. Je parle avec sérénité de celles qui n’ont plus besoin de se justifier. Je suis une femme adulte. Je ne suis plus une enfant à qui l’on dicte ce qu’elle doit penser ou taire.
Dany : Que s'est-il passé en 2009 ?
Gloria Mika : Le déclencheur ne fut pas un événement isolé, mais une sensation. Une urgence mêlée de sidération. 2009. La mort d’Omar Bongo marque un tournant historique. Pour beaucoup de Gabonais, l’espoir d’une transition démocratique réelle devient enfin tangible.
Comme tant d’autres, j'y crois. Naïvement. Très vite pourtant, les signaux se multiplient,
enrôlements précipités, violences, entraves à l’inscription sur les listes électorales, climat de tension généralisée.
Je me suis dit qu’il se passait quelque chose de grave. Et que rester spectatrice n’était plus une option.
De cette prise de conscience naissent Les Anges Gardiens du Gabon. Pas un parti. Pas une structure idéologique. Un réflexe citoyen. Observer. Documenter. Alerter. Utiliser les réseaux sociaux à un moment où les canaux traditionnels sont verrouillés et où la fenêtre médiatique internationale est minuscule.
L’objectif n’est pas de conquérir le pouvoir, mais d’empêcher un passage en force dans un contexte potentiellement explosif. La crainte d’une dérive violente, voire d’une guerre civile, est alors bien réelle.
Dany : Comment l'entourage a‑t‑il vécu cet engagement ?
Gloria Mika : Mais très vite, l’engagement se heurte à une réalité plus intime, l’incompréhension. Celle de l’opinion publique. Celle des cercles politiques. Et, plus douloureusement encore, celle de la famille.
Ma propre famille disait que je n’étais pas comprise. Cet engagement a provoqué des déchirures profondes.
Des liens se rompent. Des silences s’installent. Certaines relations ne seront jamais réparées.
Je tente, avec le temps, de renouer. Parfois. Souvent sans succès. Je finis par accepter, chacun fait ses choix.
À cela s’ajoute une autre violence, plus insidieuse, l’instrumentalisation. Parce que je refuse les trajectoires classiques, certains cherchent à projeter sur moi leurs propres agendas. D’autres suspectent une naïveté exploitable. Le jour même du scrutin, je reçoit des appels inquiets et si tout cela n’était qu’une mascarade ? Et si, à la fin, je validais l’inacceptable ?
Je comprend alors une chose essentielle dans l’espace politique, l’absence d’ambition personnelle est parfois plus déstabilisante que l’ambition elle-même.
Dany : Comment avez-vous vécu le tournage du documentaire ?
Gloria Mika : Lorsque le réalisateur Apis Ondo me propose de faire un documentaire, j'accepte sans projection particulière. je ne me sens pas légitime. je n'avais pas l’impression d’avoir accompli quoi que ce soit d’extraordinaire.
Le tournage, initialement prévu sur une période courte, s’étire sur dix ans.
Dix ans de matière. De déplacements. De silences. Des contradictions. Dix ans condensés en cinquante-deux minutes.
Ce qui me touche le plus, aujourd’hui, n’est pas mon propre récit, mais le regard du réalisateur. Il n’a ni idéalisé, ni simplifié. Il a accepté les zones d’ombre.
Je découvre alors une autre réalité de l’engagement, d'accepter que mon histoire ne m'appartienne plus entièrement. Que d’autres la racontent. L'interprète. La déforme parfois. Et apprendre à vivre avec cela.
Ce documentaire en devient une trace. Une mémoire. Quelque chose qui restera, notamment pour mon fils.
Dany : Et aujourd’hui, quel est votre lien avec le Gabon ?
Je n’ai jamais cherché la prison, le martyr ou la posture sacrificielle.
Je ne suis pas Aung San Suu Kyi. Mon engagement n’est ni spectaculaire ni permanent. Il est situé. Contextuel. Aligné.
Aujourd’hui, le lien avec le Gabon demeure. Constant, mais silencieux. Douloureux parfois. La mort de mon père, survenue en 2014, ajoute une couche de complexité et de douleur à cette relation à distance. Certaines absences ne se comblent jamais.
Et pourtant, je refuse le cynisme.
Dany : Quel message souhaitez-vous transmettre ?
Gloria Mika : On peut venir de mondes multiples. Emprunter des chemins non conventionnels. Et rester fidèle à une exigence intérieure.
L’engagement n’a pas besoin d’être bruyant pour être sincère. Il n’a pas besoin d’être institutionnel pour être légitime. Il commence par l’alignement.
Trouvez votre raison d’être. Votre mission de vie. Et forcez-vous à lui rendre justice.
C’est ça, l’engagement véritable, rester fidèle à soi-même et à ce que l’on croit juste. Dans un monde saturé de postures, cette phrase résonne comme une ligne de conduite. Simple. Exigeante. Et profondément politique.
Merci d’avoir accepté cet entretien. Ce témoignage rappelle que l’activisme des femmes africaines ne se mesure pas toujours à la visibilité ou au pouvoir, mais à la constance, à l’alignement et au courage de rester fidèle à soi, même loin des cadres attendus.
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